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07/05/2010

PAROLE DONNEE AUX INVISIBLES

7//05/2010.

 

Le quai de Ouistreham. Florence Aubenas. Edition de l’Olivier.

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Florence AUBENAS, née en 1961, fut journaliste à Libération, avant de devenir grand reporter au Nouvel Observateur. Elle est présidente de l’Observatoire international des prisons.

De février à juillet 2009, elle a résidé, dans une chambre meublée, à Caen, afin d’y chercher anonymement du travail. Elle a conservé son nom, ses papiers et s’est inscrite au chômage, avec un baccalauréat pour seul bagage et sans références professionnelles.

Ce livre rend compte de son expérience.

 EXTRAIT. Le monde féroce du ferry.

            « …Mauricette, la chef d’équipe, est désignée pour nous former. Elle a les cheveux très courts, blond platine, un physique taillé pour l’ouvrage. Son humeur monte et descend comme la mer et nul ne sait quelle Mauricette va répondre quand on s’adresse à elle. Ça lui plaît. Elle en joue.

            Marilou et moi restons collées l’une contre l’autre, en essayant de ne pas commettre d’impairs. « Vous deux, là, vous allez faire les sanis. C’est le premier mot que j’apprends à bord. Sanis veut dire « sanitaires » qui lui-même signifie « toilettes ». Faire les sanis, c’est laver les toilettes, tâche majoritaire à bord et exclusivement féminine. Parfois, on dit à un employé homme : « tu vas faire les sanis » mais ça ne se réalise jamais, c’est forcément pour faire une blague, même avec les fortes têtes ou les souffre- douleur. Les hommes passent l’aspirateur, l’auto- laveuse, nettoient les restaurants ou les bars, dressent les couchettes pour les traversées de nuit, jamais ils ne frottent la cuvette des WC.

            Aujourd’hui, donc, nous allons être formées aux sanis des cabines passagers. Mauricette nous met dans les mains un panier en plastique, avec deux pulvérisateurs et une vingtaine de chiffons, puis nous entraîne en courant dans le premier des interminables couloirs du ferry, si étroit qu’il faut se plaquer contre la paroi quand on se croise. Les cabines sont d’un seul côté, environ tous les deux mètres. Mauricette ouvre la porte de la première et se précipite dans l’espace minuscule où s’imbriquent quatre couchettes superposées et un cagibi de toilette, comprenant lui- même un lavabo, une douche et des WC . Elle se jette à terre, si brusquement que je pense d’abord qu’elle a trébuché. Je veux la relever, mais, sans même un coup d’œil derrière elle, elle s’ébroue pour me repousser et, à genoux sur le carrelage, se met à tout asperger avec un pulvérisateur, du sol au plafond. Puis, toujours accroupie, elle chiffonne, sèche, désinfecte, astique, change le papier- toilette et les poubelles, remet des savonnettes et des gobelets en une rangée impeccable au- dessus du lavabo, vérifie le rideau de la douche. Tout a duré moins de trois minutes : c’est le temps imparti pour cette tâche.

            Mauricette se rue hors du cabinet de toilette. Dans la cabine, elle époussette tout ce qui peut l’être, fait briller les miroirs, ramasse les papiers (trente secondes). Dans le même temps et le même espace, s’agitent au moins deux autres employés, qui changent les draps des couchettes (on dit « faire les bannettes ») et passent l’aspirateur (on dit « être d’aspi »). Tous réussissent à s’éviter, les bras et les jambes se croisent au millimètre près, le drap s’envole au ras des têtes, sans les frôler, à un rythme parfait, que la frénésie déployée par chacun dans sa tâche et l’étroitesse des lieux rendent particulièrement spectaculaire. Une des filles chante « il jouait du piano debout », d’autres rythment le refrain d’un coup de hanches.

            Mauricette se retourne : « Tout doit être impeccable. Faites surtout attention à ne laisser aucun cheveu, n’oubliez pas de prendre un chiffon de couleur différente pour les waters, d’éponger chaque goutte dans la douche surtout si elle a servi récemment, de ne laisser aucun savon usagé, de jeter tous les rouleaux de papier- toilette entamés. » J’oublie tout immédiatement, dans un effarement proche de la panique. Quand Mauricette annonce : « Maintenant, allez- y », je manque me trouver mal. Elle nous fait un grand sourire. « Vous avez de la chance, elle est de bonne humeur », dit une fille.

            En un quart d’heure, mes genoux ont doublé de volume, mes bras sont dévorés de fourmis et j’écume de chaleur dans le pull que j’avais cru prudent de garder. Je n’arrête pas de me cogner dans les gens, les meubles, je ne suis pas loin d’éborgner une collègue avec un pulvérisateur pendant qu’elle fait les bannettes. Elle ne se trouble pas : « Moi, le mois où j’ai  débuté, j’avais des crampes dans tout le corps. J’ai perdu au moins six kilos… »

 

Image : www.connexions-normandie.fr 

Publié antérieurement sur:www.atelier-idees.org

 

11:59 Publié dans UN MONDE MEILLEUR | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ouistreham, florence aubenas, sanis, ferry | | |  Facebook

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