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09/12/2010

EGALITE REELLE. DOMINIQUE STRAUSS-KAHN.

Les Notes de la Fondation Jean-Jaurès. N°41 -juillet 2004.

 

Pour l’égalité réelle. Éléments pour un réformisme radical.

 

Dominique Strauss-Kahn.

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« L’égalité formelle ne s’attaque pas aux sources mêmes de l’exploitation et de la reproduction des privilèges. La République a proclamé l’égalité. Il restait et il reste encore à la réaliser.  

Pour garantir une société juste,  nous devons compléter la logique de la réparation, propre à la social-démocratie traditionnelle, par une logique de prévention des inégalités sociales, à même de garantir une égalité de destins. » Socialisme de la redistribution, socialisme de la production et socialisme de l’émancipation, c’est cette triple voie que je propose pour que la lutte contre  les inégalités devienne une doctrine concrète : le réformisme radical. »

 

La situation de la France décrite il y a 6 ans, avec une rare expertise, par Dominique Strauss-Kahn, reste d’actualité. La crise financière, économique et sociale, sévère et durable, n’avait pas eu lieu mais son mécanisme, exposé par anticipation, en page 27, est exact. Pour rétablir la croissance et l’égalité, l’homme politique, devenu depuis Directeur du Fonds Monétaire International, définit un projet de société global, français et européen, humaniste et saisissant de démocratie sociale.

 

Extraits.

 

La situation.

 

« Je veux une société juste.

Or la France s’engage sur une pente inégalitaire, dangereuse pour son avenir, et, plus largement, de celui de l’Europe. L’égalité, la justice sociale, sont en effet au coeur du modèle de société français et européen : il présente un équilibre particulier entre liberté et cohésion sociale, entre croissance et redistribution, entre marché et Etat-providence. Dès lors, un creusement massif des inégalités marquerait la mort de notre modèle : l’alignement sur le modèle néolibéral américain, porté par la mondialisation.

Le lien si souvent affirmé entre socialisme, justice sociale et égalité, Léon Blum le résumait ainsi au lendemain de la Libération : « Maintenir et développer les droits de la personne humaine, au sein d’une société toute entière conçue et organisée pour le bien collectif, c’est la formule même du socialisme. C’est ce qui est contenu dans ces deux mots de social-démocratie qui n’ont pas été rapprochés par hasard. C’est la synthèse que Jaurès, durant toute sa vie, a essayé de réaliser entre les notions fondamentales du marxisme et les vieux principes de la révolution de 1789. Cette synthèse, il la fondait sur la justice sociale, « l’élimination progressive des privilèges héréditaires créés par le capitalisme » et « l’instauration d’une société où les inégalités naturelles ne seraient surchargées d’aucune inégalité supplémentaire ».

Ainsi, derrière cette notion de justice sociale, les socialistes ont toujours voulu lutter contre deux mécanismes différents qui se cumulent : la reproduction sociale des privilèges d’une part, qui crée des inégalités de chances et l’exploitation économique d’autre part, qui entraîne des inégalités de conditions L’égalité des citoyens devant la loi, l’égalité des droits politiques, sont un héritage de la Révolution française et de la gauche républicaine du XIXème siècle. Mais le sens historique du socialisme a toujours été d’aller au-delà de cette première égalité, parce qu’elle suppose, à tort, que les individus sont égaux et, qu’en offrant à tous les mêmes droits, tout sera résolu. Cette égalité formelle ne s’attaque pas aux sources mêmes de l’exploitation et de la reproduction des privilèges. La République a proclamé l’égalité. Il restait, et il reste encore, à la réaliser.

Derrière la stabilité des statistiques, les signes se multiplient qui tous indiquent que les causes à l’origine du creusement des inégalités en Europe sont également à l’oeuvre, de manière souterraine, en France où les mutations du capitalisme entraînent un accroissement des inégalités des revenus avant impôt. L’Etat-providence a, jusqu’en 2004, contenu ces inégalités, mais sa capacité redistributive faiblit dangereusement, prise sous le feu croisé des attaques idéologiques du libéralisme, du vieillissement démographique et d’un déficit de croissance persistant de notre économie. Le risque est réel d’un emballement brutal des inégalités de revenus.

Il y a une profonde inégalité des chances dans la société française, une inégalité des chances qui se répartit selon des clivages territoriaux. Selon qu’il naît à Neuilly, Montrouge ou Vaulx-en-Velin, un enfant bénéficiera ou non d’un entourage socio-familial porteur, d’un environnement urbain favorable, de moyens culturels épanouissants. Et ces inégalités de départ ne sont pas corrigées par l’Etat-providence. Celui-ci repose sur une logique de la réparation, de la correction des inégalités a posteriori : il prend mal en compte les inégalités de départ et tend même parfois à les légitimer, voire à les aggraver. Dès lors, les inégalités de départ se commuent en inégalités de destin. La société française se fragmente en territoires clos, aux destins divergents : l’exclusion et la précarité pour les habitants des banlieues défavorisées ; la « smicardisation » pour les classes populaires des territoires péri-urbains ; la réussite personnelle pour les cadres et les ingénieurs des territoires « gentrifiés ». Les nouvelles inégalités ne sont donc plus seulement « quantitatives », comme les inégalités de revenus ; elles marquent un changement de nature : elles s’attaquent au lien social, à ce qui « fait société ».

Le « vivre ensemble » se désagrège.

Répondre au défi inégalitaire est une nécessité pour la gauche, porteuse de ce combat pour la justice sociale. C’est à cette ambition que je veux m’atteler.»

 

Le projet.

 

« Pour garantir une société juste, nous devons compléter la logique de la réparation, propre à la social-démocratie traditionnelle, par une logique de prévention des inégalités sociales, à même de garantir une égalité de destins.  Comme la capacité distributive de l’Etat-providence atteint ses limites, la priorité est de penser une réforme globale du système fiscal et social, pour le rendre plus redistributif et plus efficace. Il nous faut désormais retourner vers le monde de la production et attaquer les inégalités là où elles se créent, c’est-à-dire au sein même du système productif : c’est le « socialisme de la production », pour lequel je milite depuis quelques temps déjà. Plusieurs pistes en découlent : la démocratie sociale, la régulation des licenciements économiques, la sécurisation des parcours professionnels, la législation sur les accidents du travail.

La production doit se concentrer sur les secteurs innovants et les hautes technologies. Il s’agit donc, pour relancer l’économie, d’améliorer les capacités cognitives, le parcours scolaire et la formation universitaire.

Pour renouer avec une égalité réelle des chances, je propose de construire un nouveau socialisme, le « socialisme de l’émancipation ». Il aura pour objectif à la fois d’intégrer les exclus dans la communauté nationale et d’assurer la promotion sociale des classes populaires. Il suppose une évolution sensible de la pensée socialiste : passer de la compensation en aval des inégalités – la logique de l’Etat-providence – à une logique de correction en amont; promouvoir une égalité réelle en renonçant à l’égalitarisme formel, pour concentrer les moyens publics sur ceux qui en ont le plus besoin, donner plus de capital public à ceux qui ont moins de capital social. C’est un grand retour aux services publics que je propose : le socialisme de l’émancipation passe par des réformes novatrices en matière d’éducation, de logement, d’urbanisme, de santé.

Mais ces trois socialismes ont un coût : pour les financer, nous avons besoin du moteur de la croissance économique. Ils ont également besoin d’un levier : face à l’affaiblissement du levier étatique dans le contexte de la mondialisation, il nous faut

construire l’Europe politique. Socialisme de la redistribution, socialisme de la production, socialisme de l’émancipation : ce sont les trois piliers de la social-démocratie moderne telle que je l’envisage.

Cette adaptation constante aux mutations du monde, notre histoire politique prouve que nous en étions capables. Le faire, c’est rester fidèle à notre tradition. Pierre Mendès-France, comme d’autres, insistait souvent sur cette idée d’adaptation de nos instruments d’action pour atteindre nos objectifs intemporels de justice sociale et d’égalité. De nouvelles formes d’exploitation apparaissent qu’il faut combattre. D’autres Bastille s’ ’érigent qui doivent ouvrir leurs portes.

« Ne pas comprendre cela, écrivait-il en 1968, c’est enfermer les hommes d’aujourd’hui dans la société du silence et de l’exploitation, une société sans horizon, une société sans espoir.»

Ces trois socialismes montrent que le réformisme de gauche n’est pas condamné à l’accompagnement social du libéralisme, qu’il peut être un « réformisme radical ». Oui, la politique a encore du sens. Oui, un autre monde est possible : il ne passe pas par les vaines espérances d’un mythique « grand soir », il ne se dissout pas dans le nihilisme de la contestation systématique. Oui, nous pouvons encore changer la vie. Telle est ma conviction, ma volonté, mon ambition. »

 

Dominique Strauss-Kahn rappelle les conquêtes pour l’égalité réelle pendant les « 30 Glorieuses » dont la fiscalité redistributive et la sécurité sociale. Il définit les raisons du retour de la machine inégalitaire, particulièrement sous le gouvernement « Raffarin », avec l’abandon de la priorité à l’emploi et l’absence de régulation des hauts salaires. Le capitalisme industriel devient financier et le transfert du risque financier va de l’actionnaire vers le salarié. La diminution de la population, l’augmentation de l’espérance de vie et la croissance insuffisante interrogent l’Etat-providence… L’imagerie collective a créé de terribles frustrations en laissant croire faussement que les responsabilités sont personnelles. L’école a failli…

Le texte complet de 103 pages expose la situation de la société française et les mesures concrètes pour réhabiliter « la dignité de l’homme » dans un ETAT JUSTE ET EQUILIBRE, PARTENAIRE ACTIF D’UNE EUROPE COHERENTE ET SOLIDAIRE.

Ce projet politique d’avenir, oeuvre rare, d’un socialiste très compétent, est accessible, en particulier, sur le site : www.jean-jaures.org

Image :www.ps45.fr

www.atelier-idees.org

Annie Keszey.

 

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