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06/10/2015

La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires.

  « En réalité, le vrai débat n’est pas de savoir si le modèle républicain est pertinent économiquement. Il est de savoir s’il fait ou non société. S’il permet de tirer vers le haut les autres territoires et d’intégrer économiquement les catégories modestes qui vivent à l’écart des métropoles ou si le rôle des métropoles se limite à redistribuer un minimum de ressources vers des territoires condamnés et des populations inutiles... Christophe GUILLUY. Champs Actuel 6€. 2014. 186 pages

Les fondements logiques du vote FN. 

Christophe Guilluy est géographe. Il est l’auteur avec Christophe Noyé, de l’Atlas des nouvelles fractures en France (Autrement 2004) et d’un essai remarqué, Fractures françaises (Champs-Flammarion, 2015).

 

Extraits discontinus.

 


Pourquoi a-t-on sacrifié les classes populaires sur l’autel d’une mondialisation communautariste et inégalitaire, aux antipodes des valeurs dont se réclame la classe politique ?

Ce sont les territoires de la France périphérique qui cumulent fragilités sociales et économiques et où se répartit désormais du fait des logiques économiques et foncières, la majorité des nouvelles classes populaires. Des catégories hier opposées (jeunes, actifs et retraités issus de catégories modestes, ouvriers , employés, petits paysans, petits indépendants) forment désormais un continuum socioculturel et partagent, non une conscience de classe, mais une même perception des effets de la mondialisation.

L’élaboration d’une nouvelle géographie sociale rend visible deux France : une « France périphérique » fragile et populaire et une « France des métropoles » intégrée à l’économie mondiale...

Analyser le destin des nouvelles classes populaires au  XXIème siècle, à l’heure de la mondialisation, c’est entrer dans le disque dur des fractures françaises et du malaise démocratique...

Après vingt ans de globalisation, on assiste à un effondrement des classes moyennes des pays développés et pourtant le concept survit...

Si les ouvriers étaient hier au cœur du système productif, dans les villes, les nouvelles classes populaires sont désormais au cœur d’un système redistributif de moins en moins performant...

Pour classer les  divers lieux de vie et répartir la population,  Christophe Noyé et Christophe Guilluy ont créé un indicateur complexe de fragilité sociale fondé sur huit indicateurs différents.

 

La France des métropoles.

Près des 2/3 du PIB est produit dans les grandes villes, dont 1/3 est généré par la région-métropole parisienne...

Territoires mondialisés par l’économie, les métropoles accouchent mécaniquement d’un modèle sociétal singulièrement éloigné du modèle égalitaire et républicain traditionnel.

En quelques décennies, l’économie des grandes villes s’est spécialisée dans les secteurs économiques les mieux intégrés à l’économie-monde et qui nécessitent le plus souvent l’emploi de personnel très qualifié...

En Île-de-France, les catégories populaires, ouvriers et employés, sont minoritaires...Globalement, à Paris, les quelques ouvriers qui subsistent sont très massivement d’origine étrangère quand les cadres sont, eux, majoritairement d’origine française...

La politique de la ville est techniquement un succès...La rapidité avec laquelle a émergé en banlieue une petite bourgeoisie issue de l’immigration  maghrébine et africaine à un moment où l’intégration économique et sociale des classes populaires (d’origine française ou étrangère) n’est plus assurée est un des signes de la réussite partielle de ces politiques publiques...

Economiquement performant, le modèle de développement métropolitain porte les germes d’une société inégalitaire puisqu’il n’intègre plus que les extrêmes de l’éventail social. Sans profiter autant que les couches supérieures de cette intégration aux territoires les plus dynamiques, les immigrés bénéficient aussi de ce précieux capital spatial. ..

Majoritairement concentrés dans les quartiers de logements sociaux des grandes villes, les immigrés bénéficient d’un accès aux zones d’emplois les plus actives du pays. A l’inverse, beaucoup d’ouvriers non immigrés vivent en dehors des zones d’emplois les plus actives, souvent dans cette France périphérique et industrielle en crise où le chômage n’a cessé de progresser. La crise de 2008 a d’ailleurs fortement accentué les inégalités entre les métropoles et ces territoires où l’emploi est moins qualifié et moins tertiarisé...

 

La France périphérique qui gronde.

La France périphérique, à l’écart des zones d’emplois les plus actives, à l’écart des grandes villes mondialisées est celle où l’on retrouve désormais l’essentiel des classes populaires.

Les radicalités sociales à venir naissent dans la  France périphérique...tel le mouvement des «bonnets rouges » bretons qui n’est pas seulement « social-progressiste » mais aussi » identitaire » et critique du modèle européen.

Les plans sociaux, particulièrement ceux des microentreprises, non médiatisés, permettent d’appréhender la fragilité économique  et les radicalités sociales qui émergent dans la France périphérique. Par exemple, comment une ville industrielle de 7 000 habitants comme Revin, dans les Ardennes, peut-elle rebondir après l’annonce, par le groupe suédois Electrolux, le principal employeur industriel local, de sa volonté de se séparer de son site de Revin qui emploie 400 salariés ? Le piège se referme sur les populations locales dont les biens immobiliers se déprécient au rythme de l’érosion de la population...Cette impasse est le moteur de toutes les radicalités sociales et politiques qui gagnent désormais les petites villes. Après avoir basculé à droite aux dernières municipales, Revin, bastion historique de la gauche, offre 31% de ses suffrages à la liste FN aux européennes de 2014...

Le FN enregistre de fortes poussées dans les villes du Nord, telle Hénin-Beaumont, de la Picardie et de l’Est, villes touchées par la désindustrialisation et le chômage. Il progresse aussi dans le sud et le sud-est marqués par la précarité,  la question identitaire et celle de l’immigration. Ce sont surtout des territoires de contacts entre une population autochtone vieillissante et une population immigrée plus jeune...

Béziers vote Front National. C’est une ville pauvre, dans une région pauvre. On estime qu’ 1 habitant sur 6  perçoit les minima sociaux et le taux de chômage atteint 16.7% de la population. Le déclin économique de la ville a entraîné une forte paupérisation et le départ en masse des catégories moyennes et supérieures.

Dans ce contexte, quatre départements parmi ceux qui ne bénéficient pas du développement des métropoles, se sont groupés pour de nouvelles ruralités.  Leur projet ne passe pas par le modèle métropolitain, ni par l’idée de perfusion sociale : il est identitaire et social, adepte des circuits courts.

Il suppose le renforcement  des institutions de la France périphérique.

 

L’implosion du champ politique.

Si la colère des classes populaires n’a pas encore de débouché politique concret, ce n’est qu’une question de temps...On n’intègre pas politiquement des catégories exclues du projet économique et sociétal...Le clivage gauche/droite, le bipartisme laisse peu à peu la place à une opposition frontale entre ceux qui bénéficient et/ou sont protégés du modèle économique et sociétal et ceux qui le subissent...

Le sentiment d’une classe politique « hors sol » est d’autant plus fort que désormais plus aucun représentant, l’exemple est frappant pour les députés, n’est issu des catégories populaires, pourtant majoritaires...

Ce n’est pas le Front National qui est allé chercher les ouvriers, ce sont ces derniers qui ont utilisé le parti frontiste pour contrer la mondialisation et s’inquiéter de l’augmentation des flux migratoires. Ce choix des électeurs explique 15 ans plus tard l’évolution de Marine Le Pen qui adapte désormais son discours à la nouvelle sociologie de ses électeurs : une sociologie électorale où les classes populaires, les actifs et les jeunes sont surreprésentés ; une « sociologie de gauche » qui  contraint les dirigeants frontistes à abandonner un discours libéral pour défendre l’Etat-providence...

Le vote pour l’ex-UMP et pour le PS est de plus en plus celui des protégés (retraités et fonctionnaires) ou bénéficiaires (catégories supérieures) de la mondialisation, tandis que l’électorat FN  est celui des catégories qui sont depuis des décennies au front de la mondialisation (ouvriers, employés, chômeurs)

72% des électeurs du FN sont des Actifs dont certains sont au chômage (57% des électeurs PS et 44% des électeurs de l’ex-UMP seulement sont des Actifs). Les électeurs du FN sont contre le patronat, contre la mondialisation et contre la société multiculturelle. Ils ont un positionnement frontal contre les classes dirigeantes et la conscience de partager le destin peu enviable des perdants de la mondialisation...

 

L’avenir des partis.

Le PS et l’ex-UMP ne sont pas des partis opposés mais complémentaires. Ils défendent globalement le même modèle économique et sociétal.

L’ex-UMP, parti des retraités, va bénéficier du vieillissement de la population. Le maintien des retraités modestes dans son giron est une question vitale cependant, de même que pour le PS ...

La fin du PS ? Le PS fut le parti d’une classe moyenne majoritaire qui a implosé. Le socle électoral du PS se réduit comme peau de chagrin...Si les salariés et les retraités du secteur public constituent encore le socle électoral du parti, la dynamique électorale est désormais à chercher du côté des catégories intellectuelles et supérieures des grandes villes...Le projet sociétal de la gauche « d’en haut » s’oppose en tous points  à celui de cet électorat de la gauche « d’en bas »  de la France périphérique.

Le parti frontiste a su capter une nouvelle sociologie : celle des nouvelles classes populaires, majoritaires dans la France périphérique. C’est un réservoir considérable de voix qui se dessine pour le parti frontiste,

s’il réussit à convaincre les abstentionnistes. Aux européennes de 2014, 70% des électeurs appartenant à des foyers gagnant moins de 20 000 € de revenu annuel brut se sont abstenus, 69% des chômeurs, 68% des employés et 65% des ouvriers se sont aussi abstenus!...

Le système bipolaire  s’effondre parce que le système politique n’est plus représentatif...

La montée de l’abstention ou du vote FN ne sont pas des indicateurs d’anomie, ou le signe d’une progression irrationnelle du populisme mais la preuve d’une émancipation « par le bas » d’une part majoritaire de la population...

Contrairement à ce que l’on dit et écrit un peu partout, le diagnostic « par le bas », (désigné comme populiste) n’est pas le fruit d’un comportement irréfléchi, d’une radicalisation irrationnelle ou d’une protestation superficielle. Il s’agit bel et bien d’une analyse objective des retombées de choix économiques et sociétaux précis...

 

Le retour du sédentaire.

Face à la France des métropoles hypermobiles, une France de l’immobilité est en train d’émerger dans la France périphérique...Car le monde de la sédentarisation qui vient  est aussi celui de la relocalisation, il induit une critique frontale du modèle dominant...

La résurgence du « village » apparaît comme une réponse concrète des catégories modestes à l’insécurité sociale et culturelle...

 

Personne ne souhaite êtreminoritaire.

Si 3 français sur 4 considèrent qu’il y a trop d’immigrés, c’est que le phénomène dépasse  de très loin les 20% d’électeurs  frontistes. Cette question préoccupe la société toute entière...

Le processus d’assimilation et d’acculturation qui avait accompagné toutes les vagues d’immigration  jusqu’aux années 1970-1980 a vécu. Nous sommes au contraire aujourd’hui dans l’affirmation des identités, des cultures et/ou des religions. Ce multiculturalisme de fait modifie en profondeur le rapport à l’autre. Car dans une société multiculturelle l’autre ne devient pas soi. Cela ne signifie pas qu’il est un ennemi ou un danger mais que, potentiellement, sur un territoire on peut devenir minoritaire. Or,

devenir ou être minoritaire c’est dépendre de la bienveillance d’une majorité...

L’intensité et la permanence des flux d’entrée sur le territoire créent ainsi un état d’anxiété intense dans les milieux populaires y compris sur les territoires qui ne comptent pas d’immigrés.

 

La relocalisation des nouvelles catégories populaires  dans la France périphérique, la concentration dans les quartiers de logements sociaux des catégories d’immigration récente dans les grandes métropoles et enfin la concentration des catégories supérieures dans le parc privé de ces grandes métropoles dessinent les contours de trois ensembles socio-culturels...et permettent de comprendre les ressorts de la recomposition politique ».

Annie Keszey.

 

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