Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/08/2016

Une épreuve pernicieuse du baccalauréat.

Travaux personnels encadrés (TPE) : l’épreuve pernicieuse du baccalauréat. 10/05/2016.

Envois aux destinataires de la liste en fin de publication.

A partir de témoignages de lycéens concernés de classes de 1ère de lycées généraux nait une hypothèse : l’épreuve des TPE paraît arbitraire, injuste, non maîtrisée par l’Education nationale et au service d’une nouvelle inégalité des chances. Les trois témoignages suivants sur les défaillances de l’épreuve sont ceux de très bons élèves, félicités par leurs professeurs, très travailleurs au sein de leurs lycées « réputés », l’un privé, les deux autres publics des Hauts-de-Seine et de Paris, et aidés par des familles aidantes et qualifiées. Alors que leur réussite est normale au lycée, l’épreuve de TPE aux buts théoriques intéressants, novateurs quant au système classique, les a déstabilisés, découragés, parfois même désespérés par l’excès des dysfonctionnements répréhensibles subis et l’extrême lourdeur de la tâche.

Certes, il faut transformer le système actuel de l’Education nationale qui présuppose que la meilleure façon d’apprendre pour un élève, est de rester assis des heures sans bouger devant des professeurs omniscients qui lui bourrent la tête d’informations*. Mais le passage vers un enseignement de l’autonomie de la recherche et de l’autogouvernance ne peut être laissé au hasard comme c ‘est le cas dans les TPE. Les responsables réformistes devraient s’informer et se former à partir d’exemples expérimentés. Les pages 142 à 148 de l’ouvrage Reinventing Organizations - Vers des communautés de travail inspirées, de Frédéric Laloux*, éditeur  diateino, approfondissent, en particulier,  « l’école Opale », « le modèle ESBZ » au centre de Berlin dont le moteur est le professeur Magret Rasfeld, innovatrice radicale d’un autre système éducatif.

Que ressentent alors les candidats des TPE, dans leur diversité? Comment s’organisent ceux dont les parents ne sont pas disponibles ? Le département de l’évaluation vient de reconnaître à nouveau que l’implication parentale compte parmi les clés du succès scolaire. Une vaste enquête  intrusive et ferme des inspecteurs pédagogiques  nationaux s’avère urgente  afin que la transparence effective sur les anomalies inacceptables des TPE permette de les corriger. Cette enquête pourrait aussi perfectionner la mise en place, en 2016,  des enseignements pratiques interdisciplinaires au collège : les professeurs, pour des raisons valables, y sont actuellement opposés.

Internet permet d’accéder aux sites  gouvernementaux et aux bulletins officiels qui définissent avec précision la nature de cette épreuve. Elle remonte au ministre Claude Allègre et fut introduite, prudemment, en classe de terminale à partir de 2001-2002, comme épreuve facultative du baccalauréat, supprimée en 2005-2006 à ce niveau, puis instaurée en classe de première des séries générales S, ES et L des lycées, comme épreuve obligatoire du baccalauréat. On supposera ces textes consultés : le but de cette lettre étant de consigner certaines des applications concrètes déviantes de l’épreuve.

2015 : dans une classe de 1ère ES, Jean a deux ans d’avance. Il est concentré, fortement engagé dans ses études, rigoureux, persévérant et très bon élève, inscrit au tableau d’honneur. Le sujet de TPE est : « Quelles sont les origines de la culture de la grève d’aujourd’hui en France ? » Ce sujet est particulièrement complexe et les origines non situées dans le temps historique. Les deux autres élèves du groupe, désignés par le corps professoral, ne travaillent pas. L’intervention des parents de Jean, pour tenter d’améliorer cette situation, auprès de la direction d’un lycée qui requiert pourtant la solidarité entre élèves, ne sert à rien. Il est déraisonnable de la part de l’Institution d’imaginer que des élèves aux engagements scolaires  très inégaux vont se transformer au sein d’équipes d’élèves livrées à elles-mêmes. Il est utopique (ou indécent) de penser  qu’un seul élève à partir d’un « leadership » que n’ont pas eu les professeurs, pourrait motiver des coéquipiers notoirement réticents : il ne saurait que rarement se plaindre de la situation. Jean n’a pu trouver au CDI les documents indispensables pour définir et approfondir « culture de la grève », oui, culture, alors que les textes officiels l’imposent ! Plusieurs librairies dites spécialisées du quartier latin ne disposaient d’aucune étude sur ce sujet d’actualité. Plusieurs heures ont été indispensables pour constituer une bibliothèque ciblée, aux ouvrages très consistants. L’aide des professeurs a été inexistante et le soutien des parents de Jean indispensable et maximale. Jean a travaillé sur sa recherche pendant des dizaines d’heures, surtout à la maison et n’a été joint par ses deux coéquipiers qu’en fin de parcours : ils souhaitaient être bien intégrés au travail afin de bénéficier d’une note satisfaisante. Leurs participations écrites au travail collectif, remises au tout dernier moment, étaient  d’une rare médiocrité et ils ont mal préparé l’oral. C’est Jean, soutenu par son père, qui a préparé la présentation matérielle, très élaborée du sujet,  un travail considérable de présentation du dossier sous forme journalistique : une présentation originale est en effet attendue par les examinateurs. A partir d’observations sur le type de présentation de la part des examinateurs, par exemple « la reliure du dossier par des spirales est bien banale », on peut s’interroger sur la part de la notation de la forme au détriment du contenu. C’est Jean aussi qui est surtout intervenu à l’oral  et a corrigé les réponses fausses des deux autres. A la question de l’examinateur « D’après vous quelle est la singularité de la grève en France ?», un coéquipier de Jean a répondu, en analphabète de la recherche, « Les Français font la grève parce qu’ils sont feignants. » Un moment, partagé, difficile à vivre pour Jean.

La note sur 20, dite, par commodité, « individuelle », ne peut avoir de rigueur objective sur sa totalité  L’épreuve terminale orale, de 5 minutes par élève, est notée par des professeurs extérieurs qui n’ont nullement encadré le travail des équipes. Ces professeurs sont appelés, d’autre part, à noter des sujets qu’ils ne connaissent pas, en général ! L’arbitraire s’est concrétisé quand les coéquipiers de Jean, au travail minimal,  ont obtenu la même note que Jean qui a planché pendant ses dimanches et ses vacances sur le sujet, du fait de la spécificité du travail dit « fait en commun ».

C’est injuste.

2016 : dans une autre classe de 1ère ES de lycée. Anne, élève sérieuse de 13 ans, motivée et volontaire travaille très régulièrement, en profondeur, et obtient de très bons résultats. Le sujet pour l’épreuve de TPE est : « Dans quelle mesure la culture ouvrière a-t-elle influencé la société française pendant l’entre-deux-guerres ? » Anne a travaillé seule pendant des mois, ses deux camarades ne s’étant que très peu engagés. La seule réalisation de la présentation matérielle du dossier, très créative, a pris plusieurs jours.  Lors de l’oral elle a su parfaitement répondre aux questions portant sur son dossier. Elle a su répondre aussi à des questions plus approfondies et plus subtiles portant sur des informations qui ne figuraient pas dans son dossier-journal. Un des examinateurs, professeur de français venu de l’extérieur comme cela est prévu, lui a alors posé la question : « Quel est le courant du cinéma en Italie après la seconde guerre mondiale ? ». Anne ne connaissait pas la réponse et en a  donné la raison : je ne sais pas car ce n’est pas la période que j’ai étudiée. Cette examinatrice a répondu : quand on maîtrise un sujet, il faut savoir aller au-delà ! Reconnaissons à cette examinatrice l’art honteux de savoir déstabiliser une élève méritante. Puis, la même examinatrice a posé à Anne  la question suivante : Puisque vous m’avez fait remarquer que je ne dois pas poser de questions en dehors de l’entre-deux-guerres, je suis certaine que vous pourrez me citer le nom d’un grand cinéaste anglais pendant l’entre-deux-guerres ? Anne n’a pas osé lui dire que cette question était aussi hors sujet parce que son dossier traitait de la société française. Un professeur habituel d’Anne est intervenu pour dire à sa collègue « ça reste une question éloignée de leur sujet ». Anne, parce qu’elle est fragile, est convaincue d’avoir tout raté, elle a perdu sa confiance en elle et doit attendre sa note pendant trois mois : mais pourquoi donc un si long temps de charmante petite torture scolaire ? 

2016 : également dans une autre classe de 1ère scientifique. Julie est une élève exemplaire, félicitée par le corps professoral pour son travail. Le sujet de TPE de son équipe de trois élèves était : « La station spatiale internationale. Une prouesse technique au service de l’humanité ? » (Ce projet a débuté en 1998.)  Le travail en équipe a été, peut-on dire, parfait jusqu’au bout, d’une grande cohésion, pendant un temps extrêmement long de 80 heures environ dont la moitié au domicile de Julie. La vingtaine de sources sur Internet dont des documents YouTube, six livres et un entretien avec Isabelle Sourbès- Verger, remarquable source, ont demandé à chaque élève une vingtaine d’heures individuelles de consultation. Le très beau dossier final a été imprimé à titre onéreux chez un imprimeur professionnel. La maman de Julie, qualifiée, a encadré avec exigence et rigueur, la préparation de l’oral. Les 3 candidates étaient parfaitement prêtes.  Mais, le jour dit, pendant la dernière partie de l’épreuve orale, celle où un examinateur extérieur pose des questions, une des candidates a dépassé son temps de parole de 5 minutes sans être interrompue par l’examinateur. Il ne restait plus qu’un temps très court, inégalitaire pour Julie, alors que la notation est, rappelons-le, paraît-il, individuelle. Rapidement, elle a dû répondre, en particulier, aux deux questions suivantes dont on pourra juger de la pertinence : « Les femmes ont- elles leurs règles dans l’espace et utilisent-elles des tampons ? », « Pour quelles raisons la Chine n’a pas participé à l’ISS ? »  A cette seconde question Julie a répondu que les américains ne souhaitaient pas que la Chine copie les avancées technologiques des USA et de l’ISS...Elle a rencontré le visage  offusqué de l’examinateur qui lui a fait remarquer l’anachronisme d’un tel jugement erroné sur la Chine ! Pour Julie, ce fut une fin déstabilisatrice et décourageante : une autre injustice ressentie. La maman de Julie qui a  travaillé pour des entreprises également installées en Chine a envoyé au proviseur « un cours de réalités »,  sur la Chine, s’opposant à l’idéologie de l’examinateur.  En 2012, Isabelle Sourbès-Verger écrivait encore à propos des raisons poussant la Chine à envoyer une femme dans l’espace : ...Cela attire les médias, mais en réalité la Chine suit simplement une logique d’imitation. Elle ne fait que reproduire ce qui a été déjà fait par les USA et la Russie...Julie ne souhaite plus qu’on lui parle de l’ISS.

Donc.

Le mot « équipe » est très usité par tous les acteurs de l’Education nationale. Or, il n’y a pas d’équipes de travail des professeurs dans les collèges et lycées. L’épreuve de TPE, projet de recherche interdisciplinaire, supposerait un travail d’équipe de professeurs pour préparer les sujets, en dehors de la présence des élèves, temps  rémunéré et prévu dans les emplois du temps des établissements. Cela n’a existé, autrefois, que dans quelques rares établissements dont le collège expérimental de Marly-le- Roi...La formation des professeurs ne brille pas davantage par l’apprentissage de la dynamique des groupes qui leur  permettrait de conseiller avec pertinence les équipes  d’élèves obligatoires des TPE, de 2, 3 ou 4 élèves avec une préférence annoncée pour les équipes de 3 . Les élèves choisissent ou se voient imposer leurs coéquipiers : c’est la première grande difficulté. Des élèves très travailleurs œuvrent parfois auprès d’élèves moins motivés sans qu’aucun adulte ne régule obligatoirement les investissements individuels lors des séquences.  Le temps de travail à l’extérieur de la classe dépasse le temps officiel défini pour l’épreuve de 36 heures encadrées,  très insuffisamment  encadrées, en le doublant ou en le triplant : ce qui est inconnu, très excessif, non maîtrisé par les adultes responsables ou irresponsables de l’Education nationale. Les différences de milieux familiaux influencent ces TPE dont l’exécution est fortement transférée hors des cours.  

La formation des professeurs est strictement disciplinaire. Ils n’ont pas de compétences interdisciplinaires reconnues, faute de formation spécifique et pourtant ils sont invités à  noter « souverainement » des TPE dont ils ne peuvent tous connaître les sujets.

Les équipes d’élèves n’ont pas toujours rencontré, dans les Centres de  documentation des lycées, les documents nécessaires à leur sujet comme l’imposent les directives officielles. Il n’y a pas de manuels interdisciplinaires, le plus souvent aucun cours antérieur n’a appris aux élèves le repérage des sources fiables. Utilisateurs d’Internet les élèves ne connaissent pas préalablement à cette recherche la langue des médias**. Le statut de «  Wikipédia » comme source d’information acceptée ou refusée par les professeurs est, en particulier, un indice de l’arbitraire des jugements professoraux. La nature de nombreux sujets ne permet pas davantage aux élèves d’exercer leur esprit critique parce qu’ils n’ont pas eu  de cours antérieurs en liaison avec leurs recherches. Les thèmes ministériels sont d’une abstraction plus à la portée des candidats à l’agrégation qu’aux futurs bacheliers : l’aléatoire, l’insolite, le prévisible/ Lumière, lumières/Matière et forme ...Le travail d’équipe des élèves aboutit à des notations individuelles en 3 parties. La 3ème partie est scindée en deux épreuves orales : la dernière, de 5 minutes environ par candidat, demande à chaque membre de l’équipe de répondre à des questions d’un examinateur venu d’un autre établissement. Le temps d’égalité de parole entre les candidats n’est pas imposé par certains  examinateurs et pourtant un nombre de points sur 3 est attribué à chaque candidat appelé à répondre sur des questions posées sur le sujet traité. Alors que l’importance exceptionnelle de  certains travaux est évidente, des examinateurs dépassent ces overdoses en posant des questions encore étrangères aux sujets des équipes...

La permanence des difficultés pourrait développer l’économie souterraine naissante des TPE. D’anciens élèves proposent leurs recherches, à titre payant, aux nouveaux arrivants en classe de première. Des parents paient des professeurs particuliers pour prendre en charge la réalisation des TPE de leurs enfants. Des parents, impliqués et donc légitimement préoccupés, ont demandé parfois à un proviseur d’interférer dans la démarche des TPE afin de la perfectionner. Ils ont rencontré le béton armé de la liberté pédagogique du professeur et du jury souverain. Un jury n’est souverain que s’il œuvre en respectant strictement les lois, les  valeurs de l’Etat de droit français et les règles institutionnelles.

**La langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement. Ingrid Riocreux. L’Artilleur.

Annie Keszey, chef d’EPLE retraité.

Destinataires : Bernard Cazeneuve/ Emmanuel Macron/Jean-Yves Le Drian/ Xavier Bertrand/ Alain Juppé/Valérie Pécresse/ Anne Hidalgo/ Nathalie Kosciusko- Morizet/Laurence Rossignol/René Dosière/Elisabeth Badinter. Les syndicats SNPDEN/Synadic/SNCEEL/SNES/SNUIIP- SU/SNACL/SNE/PEEP/FCPE/UNEF/

UNAAPE/UNEF/FIDL/FSU/SNIEN-UNSA. Najat Vallaud-Belkacem. Le Monde/ Le Figaro/ Marianne/Mediapart.

 

 

16/05/2016

La langue des médias.

La langue des médias.

Destruction du langage et fabrication du consentement.

Ingrid Riocreux. L’Artilleur. 20 €. 333 pages.

L’auteur est un professeur agrégé de lettres modernes et docteur de l’Université Paris-Sorbonne. Son livre est un cours exceptionnel de français et de décryptage de la langue des journalistes. Son parcours analytique et critique concerne la conjugaison, la grammaire, le vocabulaire et la rhétorique. Ingrid Riocreux étudie les nombreuses fautes des journalistes qui méconnaissent la langue, c’est-à-dire leur principal outil de travail. D’autres fautes sont encore plus graves parce qu’elles ne sont pas objectivement repérables. Elles sont le spectre du faux derrière les petits défauts.

Extraits.

...De même que le journaliste reproduit sans fin les formules de ses confrères, reprend sans réflexion leurs mots, adopte par mimétisme grégaire leur parlure, de même il ne cesse de reproduire des tournures de phrases et de répéter des termes qui impliquent un jugement éthique sur les événements. Prenant pour des données objectives et évidentes des opinions qui sont en fait identifiables comme des points de vue propres à des courants de pensée, il contribue à répandre une doxa faite de préjugés, de stéréotypes et de présupposés qui sont au fondement des croyances de notre société...Car si le langage du journaliste fonctionne comme la vitre déformante à travers laquelle on nous montre le présent, il est aussi une fenêtre trompeuse ouverte sur le passé et sur l’avenir. Analyser le discours du journaliste, c’est donc, d’une certaine manière, mettre au jour l’inconscient de notre société dans tout ce qu’il comporte d’irrationnel ...

...Le journaliste est la figure que l’on se représente quand on écoute France Info tous les jours. Ce personnage peut bien changer de voix, il a toujours le même ton, le même accent, il commet toujours les mêmes fautes de français, il emploie toujours les mêmes mots, il construit son discours sur les mêmes sous-entendus : il n’a pas de visage, pas de vêtements, pas ou peu de personnalité. Il est théoriquement le journaliste parfait, qui s’efface au maximum derrière le message qu’il doit délivrer. A l’instar de son discours, il est lui aussi une vitre...

... « Sans-papiers » est un terme forgé par les militants de la gauche radicale altermondialiste pour en finir avec la force péjorative du mot « clandestins ». Enfin, le terme de « migrants » a ceci de commode qu’il réduit des foules de personnes à leur seul déplacement. L’image ainsi suscitée est celle  d’une masse à la progression inexorable et sans fin;  ils ne viennent de nulle part, ils passent. Sans attache et sans objectif, sans culture et  sans idéal, le « migrant » n’est pas un humain, c’est un zombie. Face aux migrants on se résigne : on ne peut pas les empêcher de venir mais ils repartiront. Le mot « migrant » est particulièrement intéressant parce que, contrairement à d’autres termes, il ne convient à personne : les uns l’accusent d’enrober mensongèrement la réalité et contestent son emploi au profit d’ « envahisseurs » quand les autres lui trouvent des « connotations » négatives et lui préfèreraient celui de « réfugiés ». En effet, en tant que zombie, il va sans dire que le migrant n’inspire pas de pitié. Devant la réticence des Français à accueillir les « migrants », ceux-ci furent donc rapidement rebaptisés « réfugiés ».Cela ne changeait rien au phénomène mais cela transformait sa perception...

...Migrants, islamo-fascisme, climato scepticisme, europhobie etc : personne ne s’interroge sur le bien-fondé de toutes ces notions ni même sur ce qu’elles désignent précisément. Ce qui compte ce n’est pas la définition du mot, c’est le consensus qu’il entretient. On ne sait pas ce que ces termes signifient mais, comme on dit « on se comprend, pas vrai ? ». Par politesse, on peut répondre « bien sûr ». Mais on peut aussi refuser cette connivence imposée...

...Le but est de proposer une grille d’analyse afin de former les réflexes d’écoute...On constatera rapidement que les phénomènes répertoriés sont d’une extrême fréquence et que les exemples sont donc uniquement choisis pour leur valeur représentative car ils définissent par excellence la pratique du Journaliste...

...C’est aussi le rôle du Journaliste : c’est un gardien de l’ordre. Ce que réalise la police dans la sphère de l’action publique, le Journaliste l’accomplit dans le domaine du discours public et, espère-t-il, de la pensée qui sous-tend ce discours. Encore une fois, ce n’est pas la pensée non-conforme qu’il condamne ; il la condamne en tant qu’elle nuit à l’ordre social...

L’auteur part des fautes de syntaxe (« La décision qu’a pris le ministre », « C’est une chose sur lesquelles une mise au point est nécessaire », « Nous en s’rons (saurons) plus cet après-midi », « Les blindés bloquent la route qui conduisent à Donietsk » ...Les exemples sont très divers et très nombreux, classés par catégories.  Puis, l’auteur arrive à la manipulation des esprits qui concerne aussi les sites de réinformation également manipulateurs. Elle décrypte le « politiquement correct » qui est le consensus du mensonge, ou plutôt le consensus des demi-vérités. Tout le monde sait que c’est faux ou à peine vrai, mais c’est ce qu’il convient de dire, notamment en public. L’auteur regrette la dégradation de l’enseignement de la langue française et la disparition de l’enseignement des techniques du discours : la rhétorique inventée par la démocratie grecque et qui a atteint son apogée sous la République romaine.

Le livre est un test pour chaque lecteur engagé à mesurer son degré d’imprégnation, de soumission inconsciente à la propagande officielle journalistique. Ingrid Riocreux analyse en profondeur des actualités particulièrement connues : discours de Nicolas Sarkozy, de François Hollande (Moi président de la République, je ...anaphore développée dans sa forme et son contenu en page 297 qui, déjà, devait comporter une virgule après moi), photo d’un enfant « migrant », Aylan, mort noyé sur une plage, informations de David Pujadas, publications d’Éric Zemmour, paroles du FN...

En fin de lecture, il est possible de s’attribuer une note personnelle d’aptitude à résister à tous ces discours «  orientants » et  de s’engager à guérir de toute naïveté ennemie de la rationalité civique.

La dernière page, fondée sur l’analyse, est rude mais juste.

...On a coutume de dire que l’ascenseur social est en panne. Cela signifie que la démocratie est morte, qu’elle a dégénéré en oligarchie. Ceux qui ont le pouvoir le gardent ; ceux qui ne l’ont pas n’ont aucun espoir de l’acquérir. Sous prétexte de tendre la main aux seconds, les premiers leur vendent des entraves séduisantes : à travers les médias serviles, une information « de qualité », à travers une école délétère, une éducation d’ « excellence ». On sait ce qu’il en est. La classe dominante considère qu’il est plus facile de garder sous contrôle une société d’idiots plutôt que de gouverner un peuple intelligent. Mauvais calcul. Car les masses illettrées et incultes ne restent pourtant pas amorphes. Quand on les a privées de la culture et de l’intelligence, quand on les a privées de mots et de la maitrise du langage, il ne leur reste rien comme moyen d’expression - pire comme mode de pensée - que la violence. L’erreur de nos oligarques réside dans le fait de croire qu’une société d’abrutis est un troupeau bêlant, docile et calme, alors que c’est une meute d’individus féroces, en guerre perpétuelle, les uns contre les autres. Elle commence par abattre tous ces petits maîtres, au nombre desquels les « fabricateurs de consentement » qui ont fait dégénérer le rêve démocratique en pensée totalitaire. L’illettrisme  entraîne la violence, et l’insécurité appelle la tyrannie. Le système qui par son œuvre (éducatrice et médiatique) se targuant d’engendrer des personnes libres et responsables, pétries des idéaux les plus nobles, s’écroulera donc sous les coups de ce qu’il a lui-même produit, en réalité : un gibier de dictature.

Annie Keszey.

 

 

 

24/03/2016

Jeunesses à l'abandon.

La construction universelle d’une exclusion sociale. Editions Mimésis, 14 €, 140 pages, Michel Fize.

jeunesses à l'abandon.pngMichel Fize est sociologue, écrivain, spécialiste des questions de la jeunesse et de la famille.

La situation de la jeunesse aujourd’hui est dramatique : chômage, précarité et échecs scolaires... Toutes les jeunesses du monde sont pareillement touchées par ces fléaux...Les raisons de l’exclusion des jeunes sont plus profondes que les raisons avancées et ne doivent rien au hasard. L’exclusion est construite par des représentations négatives de l’âge de la jeunesse qui justifient leur écart des « bons »emplois, des « hautes » responsabilités...

Extraits discontinus.

En France, nous sommes bien, en 2016, plus que jamais face à une « génération précaire », « misérable ». 22.5% des jeunes français sont aujourd’hui en situation de précarité. .. Près d’un quart des jeunes français vit sous le seuil de pauvreté, dont ceux qui ne vivent plus chez leurs parents... La moitié des étudiants français doit travailler pour payer ses études... La moitié des étudiants français vit aujourd’hui avec moins de 400 €/mois...Un jeune sur deux seulement travaille dans un domaine pour lequel il a été formé... Le secours catholique évoque les jeunes en extrême précarité (17%), souvent des hommes d’Europe de l’Est et d’Afrique subsaharienne sans titre de séjour et les jeunes Français en rupture familiale, à la rue...Les discriminations à l’embauche pèsent sur les jeunes en général et ceux d’origine maghrébine et de couleur noire en particulier...Les principaux critères de discrimination sont le genre, l’origine ethnique et l’apparence physique. Ainsi une apparence physique « non conventionnelle » est-elle considérée par les sondés comme le principal inconvénient à l’embauche d’un jeune (à 71 % dans le public et à 73 % dans le privé)...

[Christel Brigaudeau, journaliste, à partir d’un rapport du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, souligne, dans « Le Parisien » du 19 mars 2016, l’échec massif des étudiants en première année d’université : seuls 39 % des entrants passent en 2de année. Les échecs sont irréguliers selon le type de baccalauréat acquis et la discipline dominante choisie. Les étudiants titulaires du bac S, scientifique, échouent le moins. Les taux d’échecs augmentent selon l’ordre des baccalauréats : économique, littéraire, technologique et, enfin, professionnel. Les étudiants issus des baccalauréats professionnels n’ont pratiquement aucune chance d’obtenir une licence... Ni les présidents d’université, ni la ministre de l’Education nationale, ni les professeurs ne se remettent en cause alors que l’inefficacité des universités est maximaliste et dramatique.

Benoît Floc’h, dans « Le Monde » du 16 mars 2016, souligne les énormes dégâts en licence de l’université : seuls 28 % des étudiants obtiennent leur licence en 3 ans. Si l’on compte ceux qui ont besoin de 4 ou 5 ans, la part monte à 44.5 %. La FAGE organisation d’étudiants, à partir du constat des privilèges accordés aux grandes écoles critique l’Etat qui fait le choix d’entretenir une caste plutôt que de répondre à l’intérêt général...]

30 % des diplômés doivent attendre un an, en moyenne, avant de décrocher un emploi...

La planète en 2016, forme de plus en plus d’étudiants qui a l’issue de leurs études, viennent simplement grossir le nombre des chômeurs...En France, par exemple, en une quinzaine d’années, le nombre de diplômés chômeurs a été multiplié par 3 passant de 3 % à 9 %, en moyenne...En Espagne, 40 % des jeunes occupent aujourd’hui un poste inférieur à leur niveau d’études...

Presque partout dans le monde le taux de chômage des jeunes est deux fois plus élevé que celui des adultes...

Aujourd’hui, il n’y a plus d’idéologies porteuses pour la jeunesse, plus de sens !

En France, le nombre de tentatives de suicides des moins de 24 ans reste encore à un niveau élevé : 50 000 au moins par an...

Les jeunes, qu’ils soient diplômés ou non, dans de très nombreux pays rêvent d’exode...Le nombre de jeunes Français qui s’installent à l’étranger augmente de 4% par an depuis les années 2000 et les expatriés restent de plus en plus longtemps hors de France...

En mai 2015, le ministre de l’Intérieur a révélé que 457 jeunes Français combattaient sous la bannière djihadiste, soit une augmentation de 203 % en un an...L’augmentation évaluée en mai 2016 sera encore plus attristante.

Quels sont les responsables de la débâcle juvénile ?

Le discours adulte sur les jeunes, qui s’appuie sur des clichés et des étiquettes est éminemment globalement négatif. Cet âge est toujours défini par l’adulte-parleur comme un condensé de difficultés, une charge épouvantable. La jeunesse est toujours appréhendée comme un « problème »...L’on a définitivement compris que pour les adultes actuels, « les jeunes d’aujourd’hui » sont toujours moins bien que « les jeunes d’hier » c’est-à-dire eux-mêmes...

Les observateurs, depuis les années 1960, désignent généralement comme première responsable du mauvais sort de la jeunesse l’Education nationale française à qui sont imputées notamment des erreurs d’orientation. Ils dénoncent l’inadéquation de l’école aux besoins du marché du travail, ainsi que l’inadaptation de l’offre et de la demande. Ils dénoncent l’insuffisance ou l’absence de formation...L’échec scolaire des plus pauvres n’est pas un accident, il est inhérent à un système qui a globalement conservé la structure et l’organisation adaptées à la mission qui lui a été assignée à l’origine : trier et sélectionner...Les patrons parlent aussi du manque de sociabilité des jeunes, ou une allergie à certains types d’activités (restauration, bâtiment et travaux publics...), leur refus de s’adapter aux règles de l’entreprise...sans oublier le fameux « manque d’expérience » - un manque dont on ne voit toujours pas comment on pourrait l’éliminer pour les demandeurs de « premier emploi » ! L’inexpérience est définitivement un critère attribué à l’âge de la jeunesse, qui n’est bien sûr qu’un simple préjugé. Voilà comment l’on construit un mécanisme d’exclusion...

Les observateurs mentionnent aussi des explications économiques. Le pouvoir politique, accusé, se défend en indiquant selon la célèbre formule mitterrandienne, qu’il a « tout essayé ». Mais qu’a-t-il essayé au juste ? Les recettes classiques comme l’abaissement des charges des entreprises, en contrepartie d’embauche de moins de 25 ans ? Sans grands résultats, on le sait, si ce n’est pour les patrons un effet d’aubaine. On se rappelle que les entreprises de ce pays ont souvent empoché les aides sans créer d’emplois...

Enfin, pour se donner bonne conscience d’agir, les Etats, au moins d’Europe, ont pris l’habitude de se réunir pour quelques « grands-messes ». Hollande y a participé en juillet et novembre 2013 et en 2014 ! [La jeunesse, en France, est déclarée prioritaire depuis 2012. En quatre ans le nombre de chômeurs a augmenté d’un million, trois ans après leur sortie du système éducatif, un jeune sur cinq se retrouve au chômage et plus d’un tiers en emploi précaire. Les « emplois d’avenir », les «contrats starter », la « garantie jeunes », la « réforme des bourses étudiantes », le « coup de pouce au logement étudiant », le « contrat de génération », décisions de François Hollande, sont bien allés vers les publics les plus fragiles mais la pertinence des mesures qui s’instaurent dans une étonnante discrétion doit être évaluée... Françoise Fressoz.]

Pour sortir la jeunesse de cette infortune, il faut reconstruire autrement l’édifice social...Partout dans le monde la jeunesse a besoin, au-delà d’emplois et de réussite scolaire, de reconnaissance, d’implication dans la vie de la cité et de se sentir partout utile...

Demandez le « programme jeune ». Michel Fize appelle l’Etat inefficace,  en urgence, à définir une POLITIQUE GLOBALE, qui vise à la fois une meilleure insertion dans les domaines de l’éducation, de l’économie, de la santé, du logement, de l’engagement public, ce qui passe assurément par l’institution d’un grand « Ministère de la Jeunesse et de la Solidarité entre générations », une décision qui serait une marque de respect envers la jeunesse...Tout citoyen de 16 à 25 ans, afin d’être protégé de la précarité, devrait toucher une allocation d’autonomie, financée à terme par des cotisations patronales. Par ailleurs, le revenu de solidarité pourrait être étendu à tous les moins de 25 ans, sans autres conditions que celles des ressources familiales disponibles...L’auteur propose de nombreuses autres initiatives dont l’abandon des stages non rémunérés, un pourcentage d’emplois libres réservés pour la jeunesse, des contrats plus longs et plus stables, une école de l’excellence pour tous aux pratiques de collaboration entre élèves valorisées...

Dans le monde, le chômage est lié à l’immigration et au développement économique. Dans dix ans, par exemple, quelques onze millions de jeunes africains entreront sur le marché du travail. Ces emplois auront-ils été créés ?...

Image : babelio.com                                                    Annie Keszey.

13:00 Publié dans EDUCATION, EUROPE, France | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jeunesses, précarité, échec scolaire, chômage, dégâts en licence | | |  Facebook