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11/10/2018

Le premier budget participatif de Puteaux.

11/10/2018.

Insertion du « budget participatif » de Puteaux dans une histoire européenne des budgets participatifs.

Yves Sintomer, professeur de sociologie politique, directeur-adjoint du Centre Marc-Bloch de Berlin,  Carsten Herzberg, doctorant aux universités de Paris VIII, de Postdam et au Centre Marc-Bloch  et Anja Röcke, doctorante à l’Institut universitaire européen de Florence, à l’université Humboldt et au Centre Marc-Bloch ont rédigé et publié ensemble le livre de 350 pages « Les budgets participatifs en Europe. Des services publics au service du public » aux Editions La Découverte, 2008.

Extraits discontinus.

C’est une première synthèse  de la recherche comparative menée à partir d’une grosse cinquantaine de budgets participatifs existant en 2005 dans une dizaine de pays d’Europe...Le budget participatif touche à l’argent, le nerf de la guerre… Des villes françaises concernées par cette recherche sont, par exemple : Paris XXème, Saint-Denis, Aubagne, La Courneuve, Arcueil, Limeil- Brévannes, Poitiers, Bobigny (OPHLM), Pont- de- Claix ...L’écrasante majorité de ces budgets participatifs se situe dans des villes à gauche de l’échiquier politique mais cette situation évolue avec le temps : la « voie allemande », en particulier est politiquement originale…La taille moyenne des communes concernées diffère d’un Etat à l’autre. Les points communs entre ces villes sont rares.  Le public qui participe aux dispositifs est  dans la grande majorité des cas étudiés composé de personnes appartenant aux classes moyennes et aux fractions supérieures des couches populaires…Dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit d’un processus venu d’en haut qui ne rencontre qu’un faible élan citoyen…

 En 1999, les expériences européennes de budgets participatifs se comptaient sur les doigts de la main, elles décollaient en 2001 (Hilden  par exemple), en 2002 elles dépassaient les deux dizaines (dont Bobigny) et le mouvement a continué…

Pour que les services publics puissent s’affirmer face aux logiques marchandes, ils doivent se mettre véritablement au service du public. C’est pourquoi le couplage de la modernisation et de la participation représente un enjeu crucial…

C’est, entre 1988 et 1992, à Porto Alegre, au Brésil, ville où le Parti des travailleurs (PT), dont Lula est issu, est fortement implanté, que nait le premier budget participatif…Les effets de cette démarche qui associe de simples citoyens  à la prise de décision ont été importants: constitution d’un espace public plébéien, émergence d’un contre-pouvoir coopératif venu de la société civile, réduction notable du clientélisme, mise en place d’un quatrième pouvoir institutionnalisé appuyé sur un dispositif participatif… Ses règles de fonctionnement précises, testées et améliorées au cours du temps, représentent un véritable « kit professionnel » qui peut être importé, adapté et modifié dans d’autres contextes...Dans les cas suivants latino-américains la participation s’inscrit dans le contexte plus large d’une dynamique d’émancipation des classes subalternes...Ces budgets participatifs, sans nul doute, ont contribué globalement à une démocratisation de la démocratie…Les auteurs classent les procédures diversifiées des budgets participatifs en six-idéaux types procéduriers à partir de l’analyse des origines, de l’organisation des réunions, du processus de la délibération, de la société civile concernée, des lieux influencés… Ils déduisent qu’un fort contraste marque les dispositifs qui accordent, au moins sur le papier, un véritable pouvoir à la société civile (capacité décisionnelle, autonomie procédurale, et influence sur la définition des règles du jeu, définition claire de ces règles) et ceux qui prennent soin de respecter la division du travail entre les élus, seuls détenteurs de la volonté générale et donc de la décision, et les citoyens qu’il faut écouter mais qui ne sauraient avoir une vue  d’ensemble, ou, en tout cas, prendre des décisions. D’autres paramètres sont eux aussi variables : seuls certains dispositifs incluent à l’exemple de Porto Alegre  une dimension sociale à travers des critères de justice distributive ou d’action affirmative…De nouveaux modèles sont perceptibles...Dans l’ensemble des budgets participatifs quatre rôles peuvent être assignés aux citoyens impliqués : consommateurs, codécideurs, coréalisateurs, contrôleurs ou évaluateurs...Beaucoup  de budgets participatifs relèvent plus de la politique d’image que de l’innovation réelle…

Contrairement aux latino-américains, les budgets participatifs européens n’ont jusqu’à présent constitué qu’à la marge un instrument de justice sociale ou de justice entre les genres et ils n’ont pas été liés à un mouvement d’affirmation des couches subalternes. C’est l’une de leurs principales limites, et cet enjeu constitue un défi central qu’ils devront affronter un jour ou l’autre…

Les budgets participatifs ont des faiblesses, par exemple, l’absence de garanties procédurales quant à la société civile favorise le risque de clientélisme et de populisme. Ils ont aussi des forces : en s’appuyant sur les citoyens- usagers, la modernisation administrative peut trouver la base sociale d’appui qui lui fait souvent défaut pour bousculer les pesanteurs des fonctionnements traditionnels et pour contrebalancer la puissance croissante des services marchands.

Gestion et démocratie de proximité, démocratie technique et intégration du savoir d’usage, gouvernance participative et en réseau, impératif délibératif et tournant communicationnel de la démocratie représentative : ces quatre logiques se retrouvent peu ou prou dans toutes les expériences actuelles.

Le premier budget participatif de Puteaux, initié par le Maire LR, s’est déroulé sur une période  précise du 15/06/2018  au 1/10/2018 (date de la fermeture du vote), mais il avait été abordé dès le 3/05/2018 et jusqu’au 13/5/2018 dans les réunions de quartiers. C’est un nouveau contrat démocratique : « Vous décidez, nous réalisons ». Les étapes du déroulement ont été publiées, en particulier, dans «  Puteaux Infos » de mai, sur le site de la mairie (le règlement y était téléchargeable) et par des publications spécifiques dont celle sur le vote. Les motivations étaient de faire appel à l’expertise des habitants aptes à faire des propositions innovantes, sur les crédits d’investissement et dans l’intérêt général. Tous les budgets participatifs existant ont pour but de faire participer les citoyens à la décision politique, en réponse aussi à la défiance citoyenne actuelle envers les institutions politiques. Les consignes du budget participatif étaient claires, écrites, schématisées et illustrées, compréhensibles donc. L’initiative est venue du « haut », c’est-à-dire du maire et peut-être des conseillers municipaux de la majorité. Les acteurs- décideurs prévus étaient tous les Putéoliens  majeurs, pour un seul vote et pour un seul projet sur les vingt proposés. Les conseillers municipaux n’avaient pas le droit de voter. Cette structure horizontale remplace  peu à peu l’ancienne structure pyramidale des budgets participatifs.  Le pouvoir décisionnel quant au choix des projets soumis aux votes a été exercé par des élus et autres professionnels réunis en commissions. Les citoyens n’ont exercé leur pouvoir décisionnel que lors de leur choix final, par vote.  Le montant de ce premier budget participatif, de 150 000 € correspondait environ à 1/ 1 200 ème des recettes  d’investissement 2018 de 180, 9 M€. Le montant par habitant est parmi les plus faibles des 80 budgets participatifs communaux d’aujourd’hui auxquels s’ajouteront  les initiatives de deux départements, deux régions et deux universités. C’est en Île-de-France qu’il y a actuellement la plus forte concentration des budgets participatifs : 29. Le montant du budget participatif de Puteaux, par habitant,  est de 150 000 € : 45 150 (en 2015) = 3,4 €, environ. Le montant médian national baisse depuis 2014, il est de 5€/hab. Pour quatre budgets participatifs, le montant par habitant était supérieur à 20 €, en 2017, dont celui de Paris à  plus de 40 €/hab. La faiblesse des propositions correspond à  l’une des deux raisons principales : un enthousiasme très mesuré pour la démocratie participative ou une prudence légitime s’il s’agit d’une première expérience. Les thèmes des sujets proposés à Puteaux rejoignent les thèmes des autres villes concernées et empruntent au développement durable : réduction de la consommation d’électricité, végétalisation, ramassages collectifs, réduction des déchets, circulation douce…Aucun projet, à Puteaux, ne correspond à une première nécessité, le projet 20 touche  au « luxe ». Aucun projet, proposé par des citoyens, ne concerne une mesure de justice sociale. La pauvreté est ignorée. Les « démunis » de Puteaux ont-ils participé ? C’est peu probable ici, comme ailleurs, mais l’évaluation terminale le précisera. Les « démunis » ne viennent pas, il faut aller les chercher, comme le fit Porto Alegre : ce que ne sait pas faire  l’Europe.  Dans « Puteaux Infos » de septembre Mme le Maire remercie les Putéoliens qui ont été nombreux à envoyer  des projets pour la ville, ce qui témoigne de leur engagement dans la vie démocratique. Cependant ce premier budget devrait être répété chaque année et dans cette perspective, il faut l’évaluer selon l’une des méthodes existantes. En particulier, il faut rapporter la participation au nombre d’habitants  afin de connaître le taux de participation. La médiane nationale en 2018 est de 4%, à Rennes, en 2017, le taux de participation fut de 7% et à Paris de 10%. Certes, dans une ville, mais chilienne, il est de 25%.

Lors du prochain conseil municipal, les projets choisis seront annoncés puis, ensuite, réalisés. L’évaluation scientifique de cette nouvelle expérience, fondée sur un idéal progressiste, sera sans doute publiée dans un prochain « Puteaux Infos ».

Annie Keszey. LaREM-Génération   notreputeaux.com

22/06/2018

Lettre à Monsieur le Responsable d'ANTICOR.

Annie Keszey, LaREM-Génération Puteaux, à Monsieur Jean- Christophe  Picard, responsable d’ANTICOR.

Copies à Monsieur Emmanuel Macron et à Monsieur Christophe Castaner.

Monsieur,

Dans votre dernière lettre aux adhérents vous regrettez une récente campagne de dénigrement contre votre association. Les citoyens ordinaires et civiques ne critiquent évidemment pas votre engagement contre la corruption à combattre énergiquement en effet. Pour avoir lu plusieurs avis sur votre association, de personnels de l’Institution judiciaire en particulier, je regrette aujourd’hui l’agrément et son renouvellement que vous avez reçus de ministres, gardes des Sceaux, qui vous donnent un pouvoir de dénonciation alors que vous êtes une association privée.  Vous avez reçu le droit de vous substituer à l’Institution judiciaire ce qui est une anomalie de la République et de la Démocratie. Je vous joins ma première position écrite (publiée sur mes blogs) : je précise pourquoi j’estime anormal qu’ANTICOR soit délégataire du rôle de la puissance publique.

Sur Internet, l’on apprend, si c’est exact, que vous êtes radical de gauche : c’est une difficulté pour juger équitablement indépendamment des idéologies et convictions contraires. Vos termes spécialisés s’écartent parfois, me semble -t-il, de la rigueur du vocabulaire juridique : vous écrivez que « vous portez plainte ». Cette expression n’est-elle pas réservée aux victimes et ne devriez-vous pas utiliser plus exactement : « dénoncer » *? Votre association a des membres et je préfèrerais n’en connaître aucun. Or, ces membres qui combattent la corruption  ne devraient-ils pas respecter strictement la morale et l’éthique, connaître les lois, pour les appliquer,  dont celles sur la présomption d’innocence et l’autorité de la chose jugée, éviter les injures envers autrui telle que, sur Twitter, « La majorité municipale : une bande de vieux croulants »..., s’interdire le harcèlement indécent, pendant des années,  contre une personne dénoncée pour corruption en dehors de toute décision de justice ? Ces pratiques « radicalisent » les adversaires, légitimement, et sont contraires à tout climat de paix. Ces pratiques ne risquent-elles pas de discréditer votre association que l’on souhaiterait « parfaite » ?

Pourquoi ne militez-vous pas plutôt pour redonner à l’Etat français son indépendance ? L’association parallèle « Transparency International » reconnaît que les pays nordiques sont les moins corrompus du monde (Danemark, Finlande, Suède...). Pour quelles raisons ? Leur contexte constitutionnel est très fort, ils ont un médiateur public, un National Audit Office chargé de surveiller la gestion de l’argent public, des effectifs et des moyens suffisants quant à la Justice et à la Police, la culture appliquée de la transparence  et, surtout, une Justice  indépendante du Pouvoir politique.

Tracfin, l'Agence française anti-corruption et autres peuvent aussi progresser.

Alors, bon courage et merci. Bien sûr, pour cette nouvelle action/réforme indispensable j’accepterais de faire un don à ANTICOR.

*Maître Eolas.

Annie Keszey. LaREM-Génération Puteaux.

Domaines : notreputeaux.com/rupture-et-metamorphose.org/ atelier-ides.org.

 

27/12/2017

LA LEGITIMITE DEMOCRATIQUE.

LA LEGITIMITE DEMOCRATIQUE. IMPARTIALITE, REFLEXIVITE, PROXIMITE. Pierre Rosanvallon. Seuil 2008.
Ce texte suit « Les turbulences de la démocratie. »

LE DECENTREMENT DES DEMOCRATIES.
«  La révolution française de 1789 a instauré le principe électif contre le principe héréditaire. Le fait que le vote de la majorité établisse la légitimité du pouvoir est l’essence même du fait démocratique .L’élection est une technique de décision et un principe de justification. La justification d’un pouvoir par les urnes a toujours implicitement renvoyé à l’idée d’une volonté générale, et donc d’un peuple figure de l’ensemble de la société. La partie valant pour le tout, et le moment électoral valant pour la durée du mandat, tels ont été les deux présupposés sur lesquels a été assise la légitimité démocratique. Le problème est que cette double fiction fondatrice est progressivement apparue comme l’expression d’une insupportable contre-vérité. Dès la fin du 19ème siècle, les mots de « peuple » et de « nation » qui n’avaient cessé de nourrir les attentes et les imaginations se sont alors trouvés comme rapetissés et noyés dans les méandres de l’agitation partisane et des clientèles. Le monde électoral-parlementaire est apparu gouverné davantage par des logiques de particularité que par une exigence de généralité. Vers 1920, la formation d’un pouvoir administratif va modifier en profondeur la démocratie : on veut que la « machine bureaucratique » puisse constituer en elle-même une force identifiée à l’intérêt général. Le service public, en France, est la vision d’une sorte de corporatisme universel, appelant structurellement les fonctionnaires à s’identifier à leur mission, à devenir « intéressés au désintéressement ». Le régime démocratique français a ainsi reposé sur deux pieds : le suffrage universel et l’administration publique : l’élection comme choix « subjectif », guidé par le système des intérêts et des opinions, le « concours » comme sélection « objective » des plus compétents. Depuis 1980, la légitimation par les urnes s’est désacralisée et se réduit à un mode de désignation des gouvernants. Elle n’implique plus une légitimation, a priori, des politiques qui seront ensuite menées. La notion de majorité a changé de sens. Elle reste parfaitement définie en termes juridiques, politiques et parlementaires, elle l’est beaucoup moins en termes sociologiques. L’intérêt du plus grand nombre ne peut plus être aussi facilement assimilé que dans le passé à une majorité. La minorité n’est plus la « petite part » (devant s’incliner devant une « grande part ») : elle est devenue une des multiples expressions diffractées de la totalité sociale. La société se manifeste désormais sous les espèces d’une vaste déclinaison des conditions minoritaires. « Peuple » est désormais aussi le pluriel de « minorité ».
Le pouvoir administratif a été fortement délégitimé. La rhétorique néo-libérale a joué son rôle, en affaiblissant la respectabilité de l’Etat et en invitant à ériger le marché en nouvel instituteur du bien-être collectif. Le new public management  a introduit des méthodes qui ont conduit à dévaloriser la figure classique du fonctionnaire comme agent patenté de l’intérêt général. La haute fonction publique s’est trouvée  la plus atteinte dans cette évolution. Les élites ont déserté l’administration publique pour les salaires plus élevés du privé.
L’affaissement de l’ancien système de double légitimité, une décomposition silencieuse, ressentis, ont entraîné un sentiment de perte, un vide, mais une sorte de recomposition silencieuse s’est aussi engagée.
De nouvelles attentes citoyennes sont d’abord apparues. Les valeurs d’impartialité, de pluralité, de compassion ou de proximité se sont, par exemple, affirmées de façon sensible, correspondant à une appréhension renouvelée de la généralité démocratique, et, partant, des ressorts et des formes de la généralité.
Trois figures de la légitimité ont en conséquence commencé à se dessiner, chacune associée à la mise en œuvre de l’une des approches de la généralité sociale. La légitimité d’impartialité, la légitimité de réflexivité, la légitimité de proximité. Cette véritable révolution de la légitimité participe d’un mouvement global de décentrement des démocraties.
De nouvelles formes d’investissement politique ont émergé, les figures du peuple-surveillant, du peuple-veto et du peuple-juge en contrepoint du peuple-électeur, morose.
Deux types d’institutions font système en légitimité : les autorités indépendantes de surveillance et de régulation et les cours constitutionnelles. La montée en puissance de ces deux catégories d’institutions entraîne une inflexion considérable des conditions de la production normative et de l’exercice du pouvoir exécutif tels qu’ils avaient été conçus par les grandes figures des révolutions américaine et française. Ces institutions doivent encore être pensées comme des formes politiques originales afin de réellement conduire à un approfondissement démocratique.
La troisième  figure émergente, la légitimité de proximité, n’est pas, quant à elle, liée à un type particulier d’institution. Elle renvoie  plutôt à un ensemble d’attentes sociales concernant le comportement des gouvernants.
La démocratie est un régime pluraliste qui implique l’acceptation de la divergence d’intérêts et d’opinions et organise la compétition électorale sur cette base. Faire de la politique, en démocratie, implique de choisir son camp, de prendre parti. Mais, en même temps, il n’y a plus de démocratie sans formation d’un monde commun, reconnaissance de valeurs partagées qui permettent aux conflits de ne pas monter aux extrêmes de la guerre civile. D’où la nécessité, pour respecter chacune des dimensions, de distinguer les institutions du conflit et celles du consensus. D’un côté, le monde partisan, subjectif, de la sphère électorale représentative, de l’autre le monde objectif des institutions de la démocratie indirecte. Le gouvernement de la majorité doit ainsi être prosaïquement compris comme une simple convention empirique dont le caractère reste toujours soumis à des contraintes supérieures de justification. Une tension s’établit dorénavant entre une démocratie de décisions (encastrée dans la dynamique proprement politique du suffrage universel) et une démocratie des conduites (renvoyant quant à elle à un impératif de considération de tous les citoyens…
LE NOUVEAU MONDE DE LA PARTICULARITE.
La nouvelle économie se détermine comme une économie de la particularité. Cette notion offre un cadre conceptuel unifié pour caractériser tout un ensemble de mutations, tant dans l’ordre de la consommation que de la production, ou encore en matière d’organisation du travail (diversification croissante des biens, centralité de la notion de qualité, l’employabilité des travailleurs qui remplace la qualification). L’individu n’est plus une force de travail mais s’identifie à sa valeur d’usage, sa singularité devenue facteur de production. Dans un univers productif plus singularisé, les questions de respect des personnes, de non-discrimination et d’équité deviennent en effet plus centrales. La notion même de sécurité sociale a simultanément changé de nature dans le domaine du travail. Le juriste Alain Supiot a lancé l’idée de sécurisation des parcours professionnel rattachant l’exigence de protection à la personne même du travailleur et non plus aux postes ou aux emplois.

DE L’ADMINISTRATION A LA GOUVERNANCE.
Dans une société de particularité, la notion d’administration comme gestion de règles intangibles perd sa centralité. D’où le succès qu’a rencontré, dans la confusion même, la notion de gouvernance. Le pouvoir administratif n’a plus la légitimité morale (la reconnaissance de sa capacité de désintéressement), ni la légitimité professionnelle (la supériorité reconnue des compétences qui avait fondé ses prétentions).
LA DESACRALISATION DE L’ELECTION.
L’idée de peuple ne renvoie plus simplement aujourd’hui à celle du plus grand nombre, à l’existence d’une masse positive et déterminée. Ce qu’on peut appeler « le peuple «  apparaît désormais aussi sous les espèces d’une somme négative et perpétuellement mouvante des dénis de reconnaissance, des privations de droit, des situations de précarité. Il est pour cela moins directement figurable, renvoyant à une sorte de généralité invisible.
Le fait électoral-majoritaire a aussi été dépouillé de sa capacité de légitimation, en raison de son écart au nouveau peuple invisible.
Pierre Rosanvallon, page 117, publie une longue citation de Benjamin Constant sur laquelle il s’appuie pour dégager les voies de la refondation en marche de la démocratie, en trois parties. Cet extrait de Benjamin Constant sera ultérieurement publié sur le site.
LA LEGITIMITE D’IMPARTIALITE.
La mise en place d’institutions indépendantes chargées de tâches de surveillance ou de régulation, autrefois confiées à des administrations « ordinaires » s’est accélérée dans la plupart des démocraties, au cours des deux dernières décennies du XXème siècle. Le premier organisme de cette nature, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), est créé en 1978. (Cet organisme ne put exister qu’après des débats vifs entre l’Assemblée nationale et le Sénat). Cela invitait donc, dans les faits, à distinguer une légitimité par impartialité de la légitimité électorale. C’était simultanément remettre le doigt sur l’incomplétude du principe de majorité.
La Haute Autorité de l’audiovisuel instaurée par la loi du 29 juillet 1982, correspond aussi à un acte de défiance de l’exécutif, jugé partisan. Une instance comme la Commission des opérations de Bourse, ( transformée en 1996, en Autorité des marchés financiers) est apparue pour éviter l’accusation de partialité dans un domaine sensible. Ces instances ne sont pas élues, elles sont critiquées et leur mode d’inclusion dans la démocratie reste mal défini.
LA DEMOCRATIE D’IMPARTIALITE.
Ces autorités indépendantes, non élues, bénéficient d’une légitimité dérivée, une légitimité d’efficacité constatée par le citoyen-usager des services publics. Leur caractère collégial (conseils, commissions…) permet à une forme d’intelligence collective de se déployer, une diversité cognitive est apte à prendre une bonne décision. Les membres, en général, sont inamovibles, irrévocables afin de rester indépendants et à la durée de leur fonction limitée. L’indépendance ne suffit pas toujours à réaliser l’impartialité. En matière de justice, toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue…par un tribunal indépendant et impartial. L’attention se porte sur la légitimité par impartialité sans cesse à conquérir. 
LA GENERALITE NEGATIVE.
On devient de plus en plus attentif à ce que la société soit gouvernée par des principes et des procédures fondés sur le projet d’une destruction des avantages particuliers et des accaparements partisans. C’est la distance prise avec les intérêts particuliers qui garantit le plus adéquatement la poursuite de l’intérêt général dans ce cadre. L’impartialité est soustraction au règne de l’opinion, refus des marchandages, attention à tous, du fait d’une considération en raison et en droit des problèmes. Cette généralité négative consonne d’abord avec l’aspiration des citoyens à un traitement équitable de chacun fondé sur le refus des discriminations autant que des traitements de faveur.
LA LEGITIMITE DE REFLEXIVITE.
Les éléments structurants de la vision démocratique se lient à trois présupposés : l’identification du choix électoral à l’expression de la volonté générale ; l’assimilation des électeurs au peuple ; l’inscription durable de l’activité politique et parlementaire dans la continuité du moment électoral. Le travail de réflexivité va consister à corriger l’inaccomplissement démocratique qui en découle en instaurant des mécanismes correcteurs et compensateurs de la fausseté de ces trois supposés.
Alors que le peuple électoral érige un pouvoir qui prend épisodiquement la forme d’une majorité, le peuple social se donne comme une succession ininterrompue de minorités, actives ou passives. Il est addition des protestations et des initiatives de toute nature, exposé des situations vécues comme une entorse à un ordre juste, manifestation sensible de ce qui fait ou défait la possibilité d’un monde commun.
La constitution de 1958 a donné, au Conseil constitutionnel, le pouvoir de statuer, en cas de contestation, sur la régularité de l’élection des députés et des sénateurs. Certains pays se sont dotés de Commissions électorales indépendantes. La démocratie a besoin de tiers réflexifs pour s’établir solidement.
Les cours constitutionnelles sont des institutions de réflexivité.
LA LEGITIMITE DE PROXIMITE.
Le type de relation avec les gouvernants auquel aspiraient les citoyens était celui de la proximité et d’une rupture avec ce qui serait son opposé : la distance, la hauteur. Trois éléments se distinguent dans cette référence à la proximité : une variable de position (présence, attention, empathie, compassion) une variable d’interaction (être accessible, réceptif, réactif, en situation d’écoute…) et une variable d’intervention (avoir le souci de chacun, tenir compte de la diversité des contextes, préférer l’arrangement informel…)
LA POLITIQUE DE PRESENCE.
Ce n’est plus une simple stratégie de communication mais une politique. La nature des déplacements des politiques dans le pays et la nature des visiteurs reçus ont beaucoup changé, ce sont de plus en plus des individus-symboles et de moins en moins des représentants d’institutions, d’organisations syndicales ou professionnelles auxquels des rendez-vous, fort médiatisés sont accordés. Les chefs d’Etat se déplacent moins volontiers pour les inaugurations en tout genre tandis qu’ils se précipitent au chevet de victimes exemplaires…
Le comportement de Nicolas Sarkozy en matière de proximité est celui d’une omniprésence: le prurit activiste d’un côté, l’obsession de la communication de l’autre. Il a rendu particulièrement sensibles les pathologies, les dérives et les retournements destructeurs qui pouvaient résulter de sa dégradation en simple communication obsessionnelle, de plus en plus détachée des réalités.
La présence ne fait pleinement sens que si elle se lie dans le temps à une stratégie d’édification d’une société plus juste.
L’impératif de présence peut aussi bien fonder un renouveau de l’art de gouverner que constituer la matrice d’une mortelle régression.

LA DEMOCRATIE D’INTERACTION.
L’interaction prend d’abord la forme d’une réactivité immédiate des gouvernants, comme dans le cas de l’attention à la particularité et de la présence. Elle consiste essentiellement dans les réponses aux pratiques de surveillance, de protestation et de jugement au travers desquelles la société fait pression sur les pouvoirs et les appellent à corriger leurs décisions.
Au centre du triangle que dessinent les trois pôles de la représentation politique organisée, de l’expression sociale immédiate et de l’intervention des experts, ce sont de nouvelles combinaisons mixtes qui doivent à l’avenir être expérimentées.
Les Commissions publiques vont dans ce sens.
Le militant, le journaliste et le savant sont aujourd’hui de nouveau invités à joindre leurs efforts

LA DEMOCRATIE D’APPROPRIATION.
La démocratie implique que soit débattu en permanence ce qui est la cause de ses échecs et de ses inaccomplissements. Il faut revaloriser l’affrontement des programmes et des valeurs tout en donnant en même temps une place mieux établie aux autorités indépendantes ainsi qu’aux cours constitutionnelles et aux divers tiers pouvoirs. Le développement de la démocratie implique que soit réaffirmée l’importance des choix tranchants et que soient simultanément valorisées des décisions plus unanimes.
Il faut saisir la démocratie dans toute sa complexité, en donner la définition la plus développée. et la comprendre comme quadruple : étant séparément, concurremment ou simultanément de l’ordre d’une activité civique, d’un régime, d’une forme de société et d’un mode de gouvernement. »

Annie Keszey.