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03/04/2011

Une légitimation politique consternante du rejet des étrangers.

RETOUR SUR LE DEMANTELEMENT DE LA « JUNGLE » DES REFUGIES AFGHANS DE CALAIS, LE 22 SEPTEMBRE 2009.

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Quel sens a eu cette évacuation tant médiatisée, cette mise en spectacle de ceux qu’on désigne comme des « étrangers », en leur donnant l’apparence de la souillure, de la dégradation et d’une différence absolue associées à  leur rejet ?Un repère de sens à partir duquel le rejet des étrangers se trouve davantage légitimé et banalisé.

Plusieurs jours avant ce 22 septembre, une mise en scène dans les journaux et sur les écrans de télévision a préparé l’évacuation proprement dite : des mots et des images ont largement circulé, montrant un monde marginal, effrayant, le « crime organisé », les «mafias de passeurs », l’horreur de la misère. Les mots et les photos ont transmis l’image de gens « anormaux », dont il fallait se méfier, qu’il valait mieux tenir à l’écart, tenir éloignés. Le jour même de l’évacuation, un quotidien gratuit montrait sur une de ses photos, en très grand format, des Afghans installés à côté d’un tas de  détritus, celui-ci au premier plan.

En réalité, ces gens ne vivaient pas au milieu des détritus. Ils étaient dans des cabanes qu’ils arrangeaient du mieux qu’ils pouvaient, qu’ils rendaient même d’une certaine façon, habitables. Ils servaient le thé aux visiteurs, bavardaient, rangeaient sans cesse leurs abris, les tenaient propres, traçaient quelques allées et attendaient.

Symboliquement, le coup médiatique de l’évacuation de la « jungle » de Calais  a consisté à montrer l’expulsion des étrangers comme si elle avait été réalisée (d’autres photos les montraient, de dos, balluchon sur les épaules, comme s’ils étaient en partance…) Image d’une expulsion prétendument réussie d’étrangers dont on répète qu’ils sont en « situation irrégulière » et sur lesquels s’inscrit le mot « clandestin » en préjugeant d’une criminalité non prouvée. Il s’est agi de rendre réelle la fermeture des frontières et «l’éloignement » des étrangers dans le monde des images médiatiques où réel et fiction se superposent en permanence, et où se joue l’essentiel de la visibilité politique…

Or, 576 personnes étrangères étaient à Calais. 300 avaient quitté les lieux avant l’arrivée de la Police. Sur les 276 personnes évacuées, 140 ont été arrêtées, placées en centre de rétention et libérées par la justice pour défaut de procédure.

Une seule personne de Calais fut  renvoyée de force, par avion, vers Kaboul.

Le Ministre français de l’immigration et de  l’identité nationale, Eric Besson, fut critiqué par le gouvernement afghan, parce que cette personne évacuée ne pouvait se rendre dans sa région d’origine, considérée dangereuse.

Michel Agier est anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et membre de l’Institut de recherche pour le développement. Il mène depuis dix ans des enquêtes sur les migrants et les réfugiés dans le monde. Le texte précédent, sur la « jungle » de Calais, est extrait de son livre « Le couloir des exilés », être étranger dans un monde commun, aux éditions du croquant. Face aux politiques de la peur, misérables et impuissantes, l’anthropologue  défend une cosmopolitique de l’hospitalité que l’atelier des idées exposera dans le texte prochain.

Annie Keszey